Léo Gausson (1860-1944)
Galerie Laffitte
Exposition d’études peintes / Paris 1896
Aquarelles et pastels de Léo Gausson
Gustave Kahn

Voici une exposition particulièrement curieuse ; le peintre qui nous montre ici le résultat de ses dernières recherches est un solitaire, un isolé ; son art ne subit pas d’influences autres que celles de la nature et de son imagination propre. Léo Gausson est un intuitif, mais un intuitif raisonneur, idéologue. Il passa autrefois, lorsque vivait Seurat, par les phases diverses du Néo-impressionnisme ; il se rendit compte bientôt que le pointillisme, cette façon de peindre si excellente pour Seurat, si adéquate à tels grands rêves de fresques modernes qu’il rêva si inhérente à son esthétique personnelle, devait trahir des tempéraments, des intelligences, des organisations physiologiques différentes, opposés à celle du très-regretté et génial peintre. Gausson comprit aussi que Seurat avait emporté avec lui les secrets de son rêve et de sa technique. De plus les admirations de Gausson ne l’inclinent nullement à des imitations ; il sait se garder libre, c’est ce qui lui permet de profiter des belles qualités qu’affirmait le pointillisme. Il prit ces années-là, une routine plus intime, plus détaillé, plus rationnelle des phénomènes de couleur, du tissu ambiant, du tissu imaginaire quoique momentanément réel qu’affectent les robes du paysage. Il pénétra dans l’intimité des surfaces des choses et de cette période, datent de lui de charmant paysages d’une vision fine parfois atténuée, rêveuse toujours, des paysages d’une insinuante tendresse à tel point, que dans des expositions du groupe Néo-impressionniste, la dilection du sagace dilettante le choisit parmi tous les autres amis de Seurat.

Pour ma part, il m’intéressa toujours vivement, dès ses débuts, par sa robuste nervosité, pour sa délicate sensibilité de la littérature et de la poésie ; mais, que ces mots ne lui attirent pas, faute d’être compris la qualification de peintre littéraire. Le peintre littéraire au mauvais sens, c’est le monsieur qui aide de la peinture indigente, par un sujet heureux, l’apposition de quelques vers au bas du cadre ; ce genre de peintre tâche d’étayer un tableau, d’éveiller chez le spectateur, des souvenirs de choses belles, pour faire oublier sa médiocrité, dans le métier du peintre. Gausson, au contraire aborde franchement toujours les phénomènes de nature ; il ne se permet point d’appeler à son secours la théâtrale complicité des faits et des légendes ; il est littéraire seulement parce que lettré ; et, tout en demeurant les yeux fixés sur le paysage dont il veut donner la sensation il se souvient seulement des traductions de paysage qu’on obtint avec la poésie ; il s’en souvient et ne s’en sert pas ; il y pense et ceci donne à son art, une particulière aristocratie.

Comme bien des peintres, après les premier succès et les premières louanges, Gausson eût pu s’immobiliser et continuer à reproduire les notes d’art qui lui avaient valu la notoriété. Mais en réel artiste, il s’examina, se chercha et se trouva des lacunes. Bon coloriste, il se jugeait faible dessinateur, ce fut alors qu’en son pays de Lagny, dans cette Brie si profondément diverse par le site, il se mit à réapprendre à dessiner. Le dessin du paysage, avec la vie si particulière, si exceptionnelle parfois de l’arbre, le dessin des terrains si changeants avec leurs horizons qui semblent parfois la mer, le tentèrent. Il étudia aussi les architectures. Ces pauvres cahutes des champs, les maisons rurales que bâtit empiriquement le maitre-maçon de village, ont leurs caractéristique, elles n’ont pas en elle-même de la beauté. La gaucherie de leur construction et ce fait qu’elles ne contiennent que les partis nécessaires, absolument la gaucherie de leur configuration, dû à l’apport successif de plusieurs générations âpres, donne à ces maisons leur caractère. Le site qu’elles occupent est un de leurs éléments de beauté, l’autre c’est l’heure qui le leur fournit. Vous trouverez dans les petits tableaux de Gausson cette vue dans ces trois éléments de la maison rurale formulé ; en voici au détour d’une route ; pauvres, cahotées, l’on dirait, de par leurs toits irréguliers ; voici une maison du village, une maison aveugle, presque sans fenêtres, les rares volets verts, si gais quand ils sont nombreux deviennent de par leur rareté et aussi par l’habileté avec laquelle le peintre a reproduit la tristesse de la misère lézardée de la façade en pierraille qui les enclave, sauvagement tristes. C’est une maison abandonnée. La porte d’une ancienne maréchalerie est seule ouverte sur un fond obscure et le ciel est d’orage ; un balzacien devant une telle maison s’arrêterait et chercherait quel muet et terrible drame rural a pu se passer là et faire à cette maison cette vision sourde de vide. Au dernier rayon du soir, la ferme vit en mélancolie de par tout ce fin et joli pays, bleui et doré par les ombres et la lumière défaillante. A cet autre soir, la cahute de pauvres paysans s’enfonce derrière un talus, parait se diminuer dans la nuit. Ici la beauté de cette pauvre architecture est composée de l’heure, de l’arbre qui à côté d’elle, dans la nuit commençante, se dresse plus grand encore, strict, dans quelques minutes fantomales.

Les arbres chez ce peintre vivent d’une vie spéciale, presque humaine ; ils se tordent sous l’orage trop puissant ; ils s’infléchissent et rampent de toutes leurs rugosités à travers un sol pierreux qui ne leur permet que si difficilement de vivre. Ils sont tristes comme les pauvres cabanes près desquelles ils poussent ; ou bien, ces peupliers se dressent forts, simplement alanguis par l’heure, par le soir. Les arbres de Gausson sont fortement dessinés ; il connait leur anatomie, il a synthétisé les nodosités et les couleurs de leur écorce. Ce sont de vrais arbres dans de vrais terrains.

Est-ce tout ? Non ; en contraste de ces notes sombres, voici la plaine de Jablines prise au mois d’aout, à son plus profond sommeil sous le soleil. En supprimant quelques détails de premiers plans, Gausson obtient sur le ras du sol les silhouettes menues de tout un village entouré de centaine de meules, comme presque diluées dans l’espace, affirmées de la plus simple couleur. Ce village de la plaine de Brie est coloré comme un coin d’Afrique, et pourtant la note est juste, forte, pleine. La nouveauté de ces tableaux est de nous montrer cette puissance solaire sans irisation. Cette force de la lumière non détaillée en acquiert toute une puissance.

Cette préface ne peut citer que des traits caractéristiques et doit se borner. Gausson donnent maintenant les produits de son évolution personnelle. Il commence la série des grandes œuvres de maturité. Il faut à cause de son énergie et de son talent, considérer surtout cette exposition, non comme une promesse, mais comme une preuve que des sensations nouvelles et de la peinture neuve nous sont désormais apportées par lui. Des artistes de sa valeur se dirigent toujours vers le mieux, un mieux que nous attendons de lui, quoique je le répète, les cinquante toiles ou aquarelles ou pastelles exposées ici pourraient enorgueillir le plus ambitieux des peintres. C’est certainement d’Hayet et de Gausson, à mon sens, que l’on doit attendre prochainement les plus beaux fruits de l’art Impressionniste.

Gustave Kahn / Catalogue de l’exposition de Léo Gausson.
Galerie Laffitte, Paris, 1896
Document : Collection particulière / texte manuscrit
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