Léo Gausson (1860-1944)
Mais qui précède qui ?

L’époque est au renversement, « Il faut être absolument moderne » (Arthur Rimbaud, Adieu), 1873, nous sommes dans l’époque. Face aux conceptions traditionnelles de la représentation il faut repousser les règles de l’art, abandonner les principes, casser les académismes. Il faut être autre, différent, réinventer la forme, le langage. Marcel Duchamp, Georges Seurat, deux signatures, que trente ans séparent. Mais qui précède qui ?

Marcel Duchamp a perçu la loi mécanique de la transgression. Il en a fait un principe signifiant. Initié par les modernes dès le début du dix-neuvième siècle avec le mouvement romantique et la bataille d’Hernani, l’artiste du dix-neuvième et du vingtième siècle a intégré le principe de rupture ; Marcel Duchamp en est une des figures les plus emblématiques.

Quelques trente ans avant l’indexation par Marcel Duchamp de l’objet comme objet d’art, Georges Seurat par un geste ténu va anticiper la révolution duchampienne. Déjà, il s’inscrit dans une logique moderniste quant à la méthode qu’il arrête avec le Néo-impressionnisme, c’est déjà une révolution plastique et esthétique mais d’une manière sous jacente, voire inconsciente il conçoit un cadre perceptif transformant, en participant à la création en 1884, avec Paul Signac du premier « Salon des artistes indépendants ». C’est une autre révolution, certainement pas plastique mais sociétale, culturelle, voire politique - défaisant les logiques de l’exposition et la manière de voir. Elle met en marche les notions de libre arbitre, de démocratie, d’appropriation; son principe est un salon dont l’injonction est « Sans jury ni Récompense ». C’est un bouleversement qui opère sur le regardeur livré à lui-même, dans la projection de sa vision, sans altérité médiatrice, de censure, de pouvoir. Il décide de son salon. Il fait salon de son regard, de sa déambulation, il est le cadre de l’exposition.

Marcel Duchamp en 1917 à New York reprend à son compte cette conception voire cette intuition des fondateurs du Néo-impressionnistes. Un salon sans jury, sans sélection, il conceptualise cette posture, en fait l’un des principes cardinales de son œuvre. Derrière cette prise de position, toute une conception de l’art du vingtième siècle va voir le jour. Au-delà de la production, des œuvres, du savoir faire, c’est une révolution du regard et de l’esthétique qui est en marche. Elle va mettre le spectateur/regardeur au centre du processus de l’art.
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