Léo Gausson (1860-1944)
La roue de bicyclette
Néo-impressionnisme et modernité

"Je donne à celui qui regarde [l'œuvre d'art] autant d'importance qu'à celui qui l'a fait". Marcel Duchamp

Capital dans la construction du regard moderne, le Néo-impressionnisme anticipe une interrogation constante du vingtième siècle. Elaborées dans un contexte et un esprit scientifique, les œuvres de ce mouvement donneront une place majeure au regardeur. Pour celui-ci, le mélange optique des couleurs résultant de l'application uniforme des touches doit provoquer une recomposition inconsciente de l'image. Pris dans un piège psychophysiologique, il se trouve contraint de reconstituer le tableau afin de lui donner une cohérence et un sens. Ainsi, se met en place une des recherches majeures de l'art du vingtième siècle : "le regardeur fait l'œuvre".

L'artiste Marcel Duchamp, vingt ans après les premières œuvres néo-impressionnistes, portera à sa tension maximale la participation du regardeur en proposant ses sculptures "Ready-Made" ( objet tout prêt), tels la roue de bicyclette, le porte-bouteilles, la pelle à neige et l'urinoir. Dans de telles œuvres, le spectateur devient le "principe" actif, le fond même du travail, à qui il est demandé de statuer sur la nature des objets regardés. Au tournant du vingtième siècle, c'est un bouleversement considérable en résonance avec le monde en train de se constituer, posant la question du réel, de sa perception et des mécanismes d'appropriation et de légitimation démocratique. En deux décennies nous sommes passés d'une participation inconsciente du spectateur dans la recomposition du tableau à une posture volontaire et consciente de l'homme face au réel. Entre les deux, l'histoire s'est déchaînée : guerres, révolutions, bouleversements scientifiques et techniques. L'intrusion du réel dans le monde de l'art sera une des grandes mutations du regard mettant à mal toutes les questions esthétiques héritées de la renaissance : beauté, harmonie, équilibre, morale, etc.…

Un monde éparpillé
Passé ce bouleversement, la fragmentation du réel en touche multiple produit une autre interprétation du Néo-impressionnisme incluant des notions d'atomisation et de morcellement. A l'ère des masses et de l'individualisme, où s'opèrent d'infinis allers-retours entre l'affirmation de soi et l'appartenance à un modèle unique intégrant toutes les dimensions de l'existence, le Néo-impressionnisme propose cette vision d'un espace fragmenté constituant un tout où la distance à l'objet déterminerait notre rapport au monde. En somme, dans le regard moderne jeté sur la toile il y aurait ce paradoxe d'une appropriation active du monde et son acceptation inconsciente et subie.

La pureté dans tous ses états
Le projet théorique du Néo-impressionnisme n'est pas sans poser une autre question sur les relations et les liens existants entre l'art et les courants intellectuels. La technique et les matériaux utilisés par Georges Seurat et ses amis renvoyaient directement à des critères de pureté et de rationalité ; la méthode imposait l'utilisation des couleurs primaires pures telles qu'elles sortaient du tube, sans l'utilisation de mélanges sur la palette susceptibles d'altérer les teintes. L'application de la pâte était tout aussi rigoureuse et répondait à des impératifs de régularité et d'organisation. Une telle pratique picturale peut-être rapprochée de ce qui constitue les assises de certaines idéologies modernes. Le vingtième siècle, tendu vers l'utopie, mettra tous ses efforts pour concevoir un monde nouveau pétri d'idéologie positiviste et progressiste. L'avènement de l'Homme Nouveau devait prendre corps autour des idées de rationalisation et de pureté. Cette vision d'un monde idéal tentera bien des mouvements intellectuels et politiques au cours du vingtième siècle. Les protagonistes du Groupe de Lagny seront sensibles et critiques quant à cette dimension du Néo-impressionnisme. Léo Gausson en discutera pertinemment dans une lettre à Maximilien Luce, comme d'une discipline à assimiler mais aussi à dépasser. Par la suite, Le Néo-impressionnisme tentera et fascinera toutes les nouvelles générations d'artistes, jusque dans les années 1930, comme un passage obligé du côté de la contrainte mais aussi une initiation pour énoncer des expressions singulières.

Visible / Invisible
Malgré un intérêt jamais démenti par les artistes, le mouvement Néo-impressionniste a connu auprès du public et des institutions une longue période de purgatoire allant de son apparition en 1886 aux années 1960. Il faut attendre 1968 pour que le Néo-impressionnisme retrouve une visibilité avec une première exposition d'importance au Solomon Guggenheim de New York. Paris attendra l'année 2005 avec l'exposition "le Néo-impressionnisme de Seurat à Paul Klee" soit quarante ans après l'exposition de New York. L'approche difficile d'une pratique artistique profondément intellectuelle fondée sur des principes théoriques et une rigueur d'exécution a certainement favorisé un tel oubli. On peut y associer la mort prématurée de son leader Georges Seurat et la déferlante des mouvements avant-gardistes qui ont suivis (Symbolisme, Synthétisme, Cloisonnisme, Fauvisme, Cubisme, Futurisme, etc.). En revanche la redécouverte du mouvement Néo-impressionniste coïncide, dans les années mille-neuf cent-soixante, avec l'apparition d'un art fortement conceptuel, le début d'une pratique culturelle de masse et la fréquentation intense des expositions et des musées. Symptomatiquement on redécouvre à la même période l'œuvre de Marcel Duchamp.
Retour / Return >